Homélie de la messe du Jeudi Saint

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Avec cette messe de la dernière Cène, nous entrons dans le grand Triduum pascal. 3 jours saints au cours desquels nous allons célébrer le mystère de la mort et de la résurrection du Christ sauveur. Ces trois jours sont le sommet de l’année liturgique. Ces 3 jours sont d’ailleurs préparés par tout le temps du carême et ils seront suivis de 50 jours de digestion : le temps pascal. Ces trois jours sont aussi l’occasion d’un déploiement liturgique unique. Et parmi tous les signes que le rituel nous invite à vivre durant ces jours saints, il y en a un qui nous émerveille toujours : c’est celui du feu pascal. C’est tout de même étonnant à quel point le feu à cette capacité d’attirer notre regard. On aime le voir danser. Mais ce qui est encore plus fabuleux, c’est de voir quelqu’un allumer un feu à partir de rien. Quand j’étais petit scout, ça me fascinait de voir les plus anciens préparer leur bucher. Puis, avec une seule allumette, ça prenait. Et moi, je regardais attentivement pour voir comment ils faisaient. Ça n’avait pas l’air très compliqué : on commence par mettre du papier en boule sur quelques morceaux de bois pour l’isoler de la terre humide. On dispose ensuite dessus de toute petite brindille. Puis on forme une pyramide de branchage en prenant du bois de plus en plus gros. Rien de plus simple : je sais faire du feu, me disais-je. Du moins, jusqu’à ce que j’essaie. Et là, on bout de la 25ème allumette grillée, le papier avait entièrement fini de se consumer et le bois n’avait toujours pas commencé à prendre. Et oui, il y a certaines choses qu’il ne suffit pas de savoir intellectuellement. Il faut surtout apprendre à les faire.

Dans l’évangile de ce jour, Jésus donne un enseignement à ses disciples : « Si moi, le Seigneur et le Maître, je vous ai lavé les pieds, vous aussi, vous devez vous laver les pieds les uns aux autres. C’est un exemple que je vous ai donné afin que vous fassiez, vous aussi, comme j’ai fait pour vous. » Laver les pieds de mon frère. M’abaisser pour accomplir ce geste si humiliant. Je ne sais pas vous, mais en ce qui me concerne, j’ai beau avoir compris ce qu’il faut faire, je n’arrive pas pour autant à l’accomplir. Tout comme pour le feu, il ne me suffit pas de le savoir intellectuellement, il me faut encore l’apprendre. Pour faire du feu, je dois apprendre à sélectionner mon bois et le disposer de manière à ce que le feu puisse prendre sans s’étouffer. Pour laver les pieds de mon frère, je vais devoir apprendre l’humilité du Christ.

Pour apprendre à sélectionner son bois et à la disposer, il va falloir que quelqu’un de plus expérimenter me montre et fasse avec moi.

Pour apprendre à vivre l’humilité du Christ, il va falloir que le Christ lui-même m’y introduise. Et c’est ce qu’il fait au début de cet évangile : « Jésus, sachant que le Père a tout remis entre ses mains, qu’il est sorti de Dieu et qu’il s’en va vers Dieu, se lève de table, dépose son vêtement, et prend un linge qu’il se noue à la ceinture ; puis il verse de l’eau dans un bassin. Alors il se mit à laver les pieds des disciples et à les essuyer avec le linge qu’il avait à la ceinture. »

Jésus sait bien qui il est. Il est Dieu. Mais il choisit malgré tout de s’abaisser devant ses disciples en prenant la posture de l’esclave. Et c’est uniquement parce que les disciples se sont laissés laver les pieds par Jésus qu’ils peuvent réellement recevoir l’enseignement qu’il leur donne : « Si moi, le Seigneur et le Maître, je vous ai lavé les pieds, vous aussi, vous devez vous laver les pieds les uns aux autres. C’est un exemple que je vous ai donné afin que vous fassiez, vous aussi, comme j’ai fait pour vous. » Et lorsque Pierre veut empêcher Jésus de lui laver les pieds, celui-ci lui montre que cela est indispensable. « Si je ne te lave pas, tu n’auras pas de part avec moi. »

Quant à nous, si nous voulons être capable d’obéir à cette Parole du Christ « vous aussi, vous devez vous laver les pieds les uns aux autres », il faudra commencer par laisser Jésus nous laver les pieds. Et il faut reconnaître que ce n’est pas très agréable. Déjà, lorsqu’on accomplie ce geste liturgiquement, il est rare que des gens de présente spontanément comme volontaires. Si laver les pieds est un abaissement, se faire laver les pieds est aussi une posture un peu gênante. Mais c’est pourtant nécessaire. Se laisser laver les pieds par Jésus, c’est se laisser purifier par Lui. C’est se laisser sauver par Lui.

Nous, nous cherchons à agir bien, et nous faisons l’expérience habituelle de notre incapacité à agir pleinement comme nous le voudrions. Cela ne doit pas nous conduire à renoncer. Bien au contraire, il nous faut continuer nos efforts, mais en acceptant de présenter au Christ notre pauvreté : « Par moi-même, je ne suis pas capable d’avancer. Viens me sauver ».

Le lavement des pieds est la porte d’entrée du Triduum pascal. On aimerait y entrer vaillamment. On aimerait pouvoir vivre un super Triduum. Avoir de belles célébrations. Prendre du temps pour intérioriser tout ce qui s’y déroule. Vivre à fond tous nos efforts de carême pour lesquels nous avons été plus ou moins fidèle le reste du temps. On aimerait tout donner dans ce sprint final. Et c’est très bien… mais c’est insuffisant.

La disposition essentielle à avoir pour pleinement recevoir la grâce de ce Triduum, c’est d’y entrer en reconnaissant que nous sommes pécheurs et que nous avons besoin d’être sauvé. Nous avons à accepter de laisser le Christ s’abaisser devant nous pour nous laver les pieds. Nous avons à accepter de laisser le Christ être livré et condamné à notre place. Nous avons à accepter de laisser le Christ nous donner sa vie sur la croix. Rien de tout cela n’est très glorieux pour nous. Mais ce n’est notre gloire que nous avons à chercher : c’est celle de Dieu.

 

Paradoxalement, le contexte dans lequel nous nous trouvons actuellement peut nous aider à cela ! Nous aurions aimé nous rassembler et vivre de belles liturgies. Mais à la place, il va falloir bricoler en tentant de prier dans son salon devant un écran de télé ou d’ordinateur. Nous allons être confronté, plus encore que d’habitude, à notre difficulté à nous recueillir. Et il est fort à craindre que nous n’aurons pas le sentiment d’avoir vécu un beau Triduum, dimanche prochain. Mais si ça peut vous rassurer, les apôtres non plus n’avaient pas du tout le sentiment d’avoir vécu un beau Triduum le dimanche matin de la résurrection ! A ce moment-là, ils n’avaient d’ailleurs même pas encore compris que Jésus était ressuscité ! Cette année, plus encore que les précédentes, nous allons être confronté à notre faiblesse. Et nous n’aurons plus d’autres options que de continuer à donner tout ce que nous pouvons en criant vers le Seigneur : « fais donc quelque chose et viens me sauver ». Ça tombe bien, c’est précisément cela qu’il attend de nous.

frère Honorat

Auteur :frère Honorat

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